Château de Voorde. 11 octobre 2008
26 questions recueillies//26 participants au chantier//4 thèmes, pensés, classés et formulés ce jour-là:
1° Rhayé s’inscrit-il dans une tradition assumée de l’histoire de l’art (en
particulier les XVIe S espagnol et XVIIe S hollandais) ?
Les artistes contemporains, en particulier l’ « Arte Povera », ont-ils
influencé sa création ?
L’œuvre de Rhayé est-elle marquée par une certaine « Belgitude » ?
2° L’univers matériel (le lieu), affectif (le thème de la femme, singulière et universelle) de la création et l’œuvre elle-même, se contaminent-ils réciproquement ?
3° Que signifie le contraste entre les formes épanouies, rondes et sensuelles et l’aspect organique, inachevé, marqué de « trous » de l’œuvre ?
4° Existe-t-il une relation nécessaire entre la peinture et la sculpture dans l’œuvre d’Yves Rhayé ?
Gestes et opinions du chantier #//01
Pour définir de manière très générale l’identité du peintre et sculpteur Yves Rhayé sur le filigrane de son parcours culturel, c’est davantage la démarche universaliste que la « Belgitude » que l’on retiendra de sa démarche de créateur.
Son œuvre est malgré tout singulièrement estampillée par l’univers grinçant et caricatural de Goya, d’Ensor, la tradition du fantastique flamand (Jérôme Bosch), les couleurs de la terre et de la mer du Nord, du ciel bas des plaines côtières de Flandres.
Le thème de l’identité, de son inscription dans une tradition, ouvre la question de la contamination- ou non – de l’œuvre par son environnement: le contexte dans lequel elle a été créée fait-il partie de l’œuvre, intriqué dans le sens et par là nécessaire à sa compréhension ?
Quelle serait la transformation symbolique de l’œuvre en dehors de son milieu d’origine ?
La gamme des couleurs terre de l’œuvre peinte, déclinée seulement en 3 ou 4 tons, les sculptures en terre cuite sont-elles l’écho des briques et des ardoises du château de Voorde ? Ou l’œuvre déjà en cheminement, accomplie, et l’artiste Rhayé, ont-ils trouvé en ce lieu la terre féconde de leurs germinations ?
Un prolongement. Une rencontre.
Et pourtant, l’artiste porte en lui le monde dont il peut « accoucher » partout. Le lieu ne serait qu’un endroit croisé par hasard sur le chemin de vie.
Alors, créer quel que soit le lieu ? Travailler n’importe où ? Non, sans doute.
Car si l’acte de création, à la fois mental et somatique, est l’idée de l’œuvre, le moment de l’inspiration qui rend le lieu indifférent, l’actualisation dans la réalisation, dans le travail, le rend nécessaire, important.
Certains artistes peuvent créer et travailler quel que soit l’endroit (ce qui semble avoir été le cas pour Rhayé), d’autres ont besoin d’un contexte, d’un rituel, d’une ambiance pour mettre en œuvre l’idée.
Et malgré tout, l’œuvre vibre et résonne de manière singulière dans l’espace où elle a été créée, dont elle s’est chargée et qu’elle a lesté de sens en retour.
Et que dit cette œuvre singulière ? « Qu’est-ce qu’ils chantent les orifices ? »
- Des ouvertures dans la terre cuite, dans la peinture. Des ouvertures pour rendre possible « le chanter » de l’œuvre, pour convier l’artiste et le « spectateur » dans l’espace d’une communication. Des trous comme autant d’invitations à sortir de soi.
Une peau qui s’ouvre et nous transmet des messages.
- Mais aussi, violence, rébellion, expressions d’une création travaillée dans la rage, ou dans la passion d’une jubilation intense.
Peu importe l’anecdote, l’origine particulière de la rage : elle est l’expression du monde, tel qu’il est, tel qu’il se manifeste dès la conception de l’humain. L’artiste, comme la femme enceinte, lourds d’un être informe, indéterminé, possible, qui s’accomplit dans la violence de l’arrachement (création ou accouchement) et advient, devient.
Marqué par son environnement.
Alors, dans l’œuvre de Rhayé, oui : les ventres et les seins lourds d’une promesse, les formes arrondies, pures et parfaites en apparence.
Mais aussi, l’étonnement, la surprise au contact rugueux de la terre cuite pour la main qui s’attarde sur la forme lisse.
Et encore, les trous comme des blessures, des cicatrices mal fermées, des plaies.
Le contraste est-il aussi évident dans la peinture où voiles, formes douces et rondes, peau de l’œuvre trament un monde sensuellement plus lisse ?
Question de technique ?
De hiérarchie ?
De la peinture comme condition de possibilité de la sculpture ?
Rhayé voit et pense le monde en peintre. C’est dans la peinture qu’il se sent libre, sans les contraintes techniques de la sculpture. C’est dans la peinture qu’il peut exprimer sa vision poétique du monde. Il rêve et peint le monde avant de lui donner forme dans la terre.
Or ce monde, il le peint en sculpteur !
La peinture acrylique appliquée sur la toile, il enlève, dégrossit la matière. Au couteau, au cutter. Peaufine au bloc de mousse. Grattement nerveux du couteau dans le silence de l’atelier. Rhayé sculpte ses tableaux : être sculpteur c’est enlever de la matière (Michel Ange).
Tout de même…il monte ses sculptures en terre, il les modèle. Modeler, n’est-ce pas ajouter ? Peut être. Mais modeler, n’est-ce pas toujours enlever de la matière à un espace environnant ?
Et nous ? Face à cette œuvre, que ressentons-nous dans la peau ?
- La douleur…Cette œuvre est un cri de douleur ressenti au plus profond de l’être.
- De la tendresse, une communion extrême avec l’univers.
- Des blessures qui ne sont pas fermées. Expression de l’humanité de l’artiste à l’écoute du monde qu’il absorbe.
- Soi. Nous nous approprions les œuvres, nous y mettons nos interrogations, notre sensibilité.
- De la simplicité, regard simple et tendre sur la réalité du monde.
- De l’humanité qui s’épanouit dans les rondeurs, les seins, les formes féminines.
- Le paradoxe.
- De la poésie et de la liberté.
Yves Rhayé, homme de contraste et de paradoxe, aura-t-il peint la vie et sa vie comme elle est ?
Simplement, librement et poétiquement.
A Voorde, le 11 octobre 2008
Viviane, Michel, Anouk, Jean-Pierre, Léa, Ladislas, Brigitte, Freddy, Pauline, Roland, Béa, Michèle, Jean-François, AnnaMaria, Godelieve, Claude, Alexandra, Fatos, Almaga, Francine, Jean-Louis, Anne, Ubustine, Catherine, Julie, Aurore, Nadine et Corinne.
Merci pour vos questions et la richesse de ce chantier d’esthétique.
Sans vous, rien n’aurait eu lieu que le lieu !
Prise de notes et reformulation Nadine Monteyne, le 13 octobre 2008
Les Questions
1° La question de la singularité culturelle de l’artiste Yves Rhayé, articulée en 3 sous-questions :
a) Rhayé s’inscrit-il dans une tradition assumée de l’histoire de l’art (en particulier les XVIe S espagnol et XVIIe S hollandais) ?
b) Les artistes contemporains, en particulier l’ « Arte Povera », ont-ils influencé sa création ?
c) L’œuvre de Rhayé est-elle marquée par une certaine « Belgitude » ?
2° L’univers matériel (le lieu), affectif (le thème de la femme, singulière et universelle) de la création et l’œuvre elle-même, se contaminent-ils réciproquement ?
3° Que signifie le contraste entre les formes épanouies, rondes et sensuelles et l’aspect organique, inachevé, marqué de « trous » de l’œuvre ?
4° Existe-t-il une relation nécessaire entre la peinture et la sculpture dans l’œuvre d’Yves Rhayé ?
Questions
1. Les aspérités et les rondeurs sont-elles apaisées, apaisantes ou revendiquent-elles une forme de rébellion ?
2. Les images peintes répondent-elles aux sculptures ou l’inverse ?
3. La représentation des corps est toujours très reconnaissable, pas les têtes. Pour quelles raisons ?
4. L’œuvre est très sensuelle tant en sculpture qu’en peinture. La femme est-elle présente dans chaque œuvre même indirectement, volontairement ou non ?
5. Les œuvres sont lisses, prêtes à être caressées. Utilisait-il le toucher même en peinture ?
6. Qu’est-ce qu’ils nous chantent les orifices ?
7. Peut-on considérer les peintures d’Yves comme les premières tentatives ou les essais préalables de la création de sculptures ?
8. Que sentez-vous au niveau de votre peau ?
9. Qu’est-ce qui se cache en dessous des voiles ?
10. Y a-t-il une influence du 16è siècle espagnol ou du 17è hollandais dans la couleur, la lumière, la religiosité et la sensualité des formes ?
11. Comment Yves Rhayé se situait-il par rapport à la tradition ? En rupture ? Dans une filiation artistique où il se référait à des « maîtres » ?
12. Comment Yves Rhayé considérait-il ses contemporains ? Les artistes de son époque ?
13. Le monde organique, souterrain ou à ras du sol avait-il une influence sur l’œuvre d’Yves Rhayé ?
14. La « Belgitude » avait-elle un sens pour Rhayé ?
15. En les voyant les formes organiques des sculptures, je me demande si Yves connaissait le travail des artistes de l’arte povera, et si celui-ci avait une influence sur son travail ? Je pense aux pommes de terre qui ont une oreille ou un nez.
16. Pourquoi un tel contraste entre la promesse, la pureté des êtres en devenir, œufs, graines… lisses et parfaits et leur transformation en êtres au visage ravagé, inexistant, masqué, troué ?
17. Les formes sont rondes, très organiques. Existe-t-il des sculptures ou des tableaux aux formes plates, aux arêtes tranchantes, colorées et claires ?
18. L’auteur a visiblement toute sa vie été hanté pour comprendre la femme. Est-ce qu’il l’a vraiment comprise ? Et surtout a-t-il expliqué ses mystères ?
19. Yves Rhayé cherche-t-il sa propre origine à travers sa création ?
20. Est-ce le rêve qui s’est emparé de la réalité ou est-ce la réalité qui est essentiellement onirique ?
21. Portons-nous tous ces « fruits » à l’intérieur ?
22. Quel serait le sens connoté par ces œuvres une fois sorties du contexte où elles sont actuellement ?
23. Dans quelle mesure le contexte d’origine (l’univers du château) contamine-t-il dorénavant la symbolique des œuvres ?
24. Dans quelle mesure ces œuvres sont-elles chargées de ce contexte ?
25. Les seins dans l’œuvre d’Yves Rhayé sont-ils un refuge ?
26. Quand l’artiste créait une œuvre, son inspiration venait-elle d’abord pour la peinture ou pour la sculpture?
27. De quelle façon le lieu de vie a-t-il influencé l’œuvre?